Cinq chroniques consacrées au 50e anniversaire de Mai 68 : Slogans, Radio Barricades, Che Guevara, Mai 68 et Bruxelles, L’« autre » Mai 68 : pacifisme libertaire, désobéissance civile, activisme non violent, Les « enfants » de Mai 68, la presse alternative, Mai 68 perçu dans les médias cinquante ans plus tard…[1]
Loin de moi l’idée de polémiquer avec des autorités bruxelloises qui décidèrent de célébrer Mai 68 à travers de nombreux événements dans la capitale de l’Europe, en cette année 2018, mais ma réaction (reprise par le magazine « POUR ») fut assez cinglante :

« Lorsque débutèrent, en France, les événements de Mai 68, plusieurs ouvriers – dont moi -, certains étant membres de la FGTB et/ou du PSB, avons interpellé ces syndicat et parti socialistes afin, entre autres, de pouvoir aussi mener un combat pour que soit prise en considération notre condition ouvrière assez semblable à celle de nos camarades de l’Hexagone. Nous fûmes, tout simplement (?), muselés et cadenassés, certains étant même menacés (cela reste du témoignage verbal, donc je n’ai aucune preuve tangible) de licenciement. Certes, il y eut à Bruxelles un « Mai 68 », mais lequel ? Celui de l’intelligentsia qui discourait à l’ULB, une vague perturbation estudiantine à la RTBF et puis, quoi sur le front du monde du travail ? Rien, ou, alors, vraiment pas grand-chose. »
2018-Année de la Contestation

La réponse officielle me parvint de la part de Karine Lalieux, échevine de la Culture : « Ne vous méprenez pas, il ne s’agit pas pour moi de célébrer les événements de Mai 68, mais plutôt de les interroger et, plus encore, de nous interroger collectivement sur la contestation aujourd’hui. L’année thématique s’intitule en effet « 2018-Année de la Contestation. »
Pour corroborer mon vécu, je me suis appuyé sur divers témoignages. Celui de Marie-Christine, une Wallonne de 65 ans : « Mai 68, j’avais 15 ans, élevée chez les sœurs, j’ai dit à mon papa que nous les jeunes allions balayer tous les vieux débris. La main de mon géniteur resta quelques temps sur ma joue. »

Dans son ouvrage « Laisse tomber les filles » publié chez Albin Michel, Gérard de Cortanze, évoque mai 68 et a consacré exactement une phrase à la Belgique : « En Belgique, l’Université de Bruxelles, sur laquelle flottent des drapeaux rouge et noir, s’est déclarée université libre. »

Paul Couturiau, écrivain belge domicilié en France, faisait ses études secondaires dans la capitale belge en cette période et sa déclaration ne souffre pas la moindre contestation, je pense : « Bruxelles et Mai 68 ne me semblent pas aller de pair. »
Impérialisme artistique

Que l’on évoquait l’Université Libre de Bruxelles, le peintre Roger Somville fut l’une des figures marquantes de cet événement puisque c’est lui qui, sur des draps de lit, fit les calicots. Il s’en expliqua[2] : « En une heure, j’ai aussi peint à l’acrylique un grand drap intitulé « Grosses têtes de l’université et divers gros oiseaux »… On me rapporta qu’un écrivain s’en était insurgé : « Somville fait de l’impérialisme artistique »

Jean Solaz, jeune espagnol sous Franco, grand-père fusillé à Valence, s’exila en Algérie, puis à Paris, Genève, pour aboutir à Bruxelles et y tenir, durant des décennies, une librairie-galerie[3] ouvrant la porte aux artistes, dont Schuiten, Geluck et Somville. Une complicité allait naître entre l’exilé espagnol et l’auteur des calicots du Mai 68 bruxellois. Il lui rend hommage et rétablit les choses face à l’attaque dont il fit l’objet :

« Cette réflexion me semble tout à fait aberrante. Impérialisme culturel, ça ne veut rien dire. Je suis un peu interloqué. Roger Somville, c’était l’impérialisme de la Femme, de la liberté des autres, surtout… J’adore son trait, ses couleurs, ses mouvements énergiques de l’homme qui se bat ! »
Alors, Mai 68 à Bruxelles ? Des philosophes et sociologues du cru évoquèrent « une entreprise de libération des consciences et des modes d’expression, une atmosphère d’opposition à la guerre du Vietnam, à la dictature des colonels en Grèce, à un besoin de révolution… »[4] ; pour ma part, j’ai continué à percevoir 1,27 euro de l’heure à raison de 43 heures par semaine en usine et sur chantier, sans parler des heures supplémentaires du week-end pour mettre un peu de beurre sur mes tartines.
Toujours la même histoire

Dans son ouvrage, Gérard de Cortanze cite un père qui a connu des sévices, en 1938, et qui dit à son fils revenant du Quartier Latin : « Ce sont les fils de bourgeois qui font ta fameuse révolution. Quand elle sera finie, ils vous laisseront tous tomber, retourneront à leurs études, à leurs voitures de sport, dans leur appartement du 5e arrondissement, et partiront en vacances pendant que les autres, les fils d’ouvriers, profiteront de ces mêmes vacances pour travailler et payer leurs études. Le bec dans l’eau. Toujours la même histoire. Toujours les mêmes qui s’en tirent. Toujours les mêmes qui y laissent leur peau.
La prochaine chronique sera consacrée à L’« autre » Mai 68.
[1] « Night in white satin », Moody Blues, 1967, « Éloïse », Barry Ryan, 1968, « San Francisco », Scott Mc Kenzie.
[2] Site de l’ULB, Espace libre, 2003.
[3] Galerie Gavillan, Place Dumon 9-1150 Bruxelles, www.facebook.com/GavilanExpo/
[4] « La Libre Belgique », avril 2008.


